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voyageur, Orolaunum

La régionalisation religieuse en Gaule

Les érudits d'autrefois caractérisaient les Celtes comme une grande unité essentielle qui transcendait l'espace et le temps. Le « génie celtique » savait se resurgir aussi bien à côté d'Alexandre le Grand en Anatolie que face à Strongbow en Irlande un millénaire et demi plus tard. Aussi, on confondait librement Mercure à Lug Lamfata, Jupiter à Taranis, Apollon à Mabon vab Modron. Bien des néo-païens n'ont pas seulement accepté des absurdités de ce genre, mais ont aussi travaillé à substituer de parfaites fantaisies « celtisantes » aux précieux restes de nos vrais savoirs sur les Celtes.

L'opinion scolaire n'a pas, pourtant, resté immobile ; on met l'accent souvent aujourd'hui sur la fragmentation de la religion celte. Les habitants de chaque localité adoraient, dit-on, une multiplicité incompréhensible de dieux et d'esprits dans la parfaite anarchie.

Toutes ces deux perspectives tendent malheureusement à cacher plus qu'elles n'éclaircissent. Certes, on trouve un peu partout des dieux et des noms divins locaux. Mais dans une cité donnée, le nombre de divinités n'est jamais si excessif qu'on puisse prétender que les Gaulois adorassent n'importe quoi – il s'agit plutôt de panthéons civiques que du désordre. Pour être plus précis, à côté du panthéon civique il existait une politique de laisser faire empruntée à Rome. D'ailleurs, il y a d'importants points en commun au niveau régional voire supra-régional. Dans bien des cités, les dieux régionaux et supra-régionaux l'emportent nettement – surtout si l'on compte les dieux adorés sous leurs noms latins.

Même si on se confine aux noms indigènes connus dans les inscriptions, il est possible de tracer les limites d'un nombre de régions cultiques cohérentes. D'abord les régions non celtiques :

(I) De la rive gauche de la Garonne jusqu'aux Pyrénées. Cette région est liée aux Ibères et/ou aux Basques. Leurs théonymes et modèles de syncrétisme diffèrent marquément de ceux des régions celtiques.

(II) De la rive gauche du bas Rhin jusqu'en Flandres français. Les théonymes indigènes de cette région ne sont ni celtiques, ni même germaniques, semble-t-il. Les déesses – surtout les Mères chez les Ubiens, Nehalennia chez les Bataves – sont prédominantes. Il y a pourtant une certaine présence de cultes celtiques, introduits peut-être à travers les importants liens commerciaux et militaires entre cette région, la Gaule intérieure et la Grande-Bretagne.

On passe de ces deux régions un peu périphériques au cœur des territoires celtiques. En premier lieu, les différences nord/sud sont capitales.

(III) Au sud, les Mars sont fréquemment dotés d'un surnom strictement local, les Mercure à peu près jamais. Les dieux et déesses divers, dont les noms ne s'attestent qu'une ou deux fois, sont plus fréquents que dans le nord. Le dieu celtique le plus fréquent est souvent Apollon Belenos ou Apollon Borvo/Bormanus. On rencontre souvent des Mères et d'autres déesses aux pluriel. En général, un bon nombre de dieux sont propres à la cité : Nemausus, Jupiter Pœninus, Andarta sont des exemples notables.

(IV) La région du nord se démarque par la présence d'une suite de dieux caractéristiques : Rosmerta, Epona, Sirona, les Suleviae, Erecura, Boudena. Damona et Sucellus sont important sur le plan sous-régionale. En général, ces divinités sont absentes ou rares tant dans le sud qu'en Grande-Bretagne. Les Mars indigènes sont très présents, mais leur nombre est limité tant horizontalement (seuls Loucetius, Caturix, Lenus, Cicolluis, Camulus sont attestés plus qu'une fois) que verticalement (seuls deux épithètes martiaux dans la plupart des cités) ; Mars est accompagné quelquefois d'une parèdre comme Ancamna ou Litavis. Mercure est plus important ici ; quand il porte un surnom celtique, c'est souvent Cissonius, Visucius, Cimbrianus ou Vosegus qui sont régionalement répandus. Les Mères sont moins fréquentes qu'au sud, beaucoup moins fréquentes que sur le bas-Rhin. Les dieux et déesses divers ne sont pas forcément nombreux, et quelquefois on les rencontrent dans plus d'une cité, par exemple Souconna, Ucuetis, ou Aveta. Cette région cultique, qui présente tant de points de convergence, s'étend de Gaule lyonnaise et belgique jusqu'en Germanie supérieure, voire en Rétie.

(V) L'ouest (de la Seine et le Massif central à l'Atlantique) garde une grande partie de ces secrets en vue de la paucité d'inscriptions. En général, les indicateurs d'appartenance au sud (essentiellement Belenos) et au nord (particulièrement Sucellus, Rosmerta, les Suleviae, Epona) sont absents. D'autres théonymes septentrionaux s'attestent rarement : Cisonius, Damona, Sirona, Erecura, Visucius. Mars Mullo a une certaine importance (sous-)régionale.

Dans ce résumé-ci, on n'a considéré que les théonymes indigènes. Ils suffissent cependant à démontrer que la variation cultique en Gaule romaine n'est pas sans structures. On devrait y ajouter d'autres dieux adorés sous leurs noms romains, le culte impérial, les cultes orientaux, etc, pour arriver à un portrait plus précis. Mais de toute façon, l'idée d'une anarchie animiste est aussi inacceptable que l'essentialisation ahistorique de la fantaisie celtisante.

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